Le Poète Crotté


L'écrivain famélique, obligé de prostituer son art pour tirer quelque subsistance minimale d'un grand, est un personnage bien connu au XVIIe siècle, mais il y arrive soutenu par une longue ascendance. On le connaissait déjà à Rome (Juvénal, Satire VII) et au XVIe siècle il levait la voix assez souvent pour se plaindre de son sort. Le succès en France du roman picaresque espagnol pendant les premières décennies du XVIIe siècle (nouvelle traduction du Lazarillo de Tormes en 1601, première traduction du Guzman de Alfarache en 1600) habituait les lecteurs à l'image du gueux obligé de vivre au jour le jour et de faire la chasse au protecteur libéral.

Mais le topos littéraire reflétait aussi une réalité cruelle. La condition des poètes sous les règnes d'Henri IV et de Louis XIII, jusqu'à ce que Richelieu ait pris en main la subvention de la littérature, était la plupart du temps lamentable, surtout par rapport à celle de leurs confrères du XVIe siècle. Un patron bien intentionné pouvait garantir une certaine sécurité mais il ne dispensait pas des richesses, et les poètes qui dépendaient de leur plume pour leur revenu étaient condamnés à lutter incessamment pour un peu de pain. Selon Mainard,

Malherbe a souuent dans les crottes
Perdu la semelle des bottes
Qu'il portoit, faute de souliers. (Bibl. Arsenal ms 4124, f. 963)

Si c'était vrai pour Malherbe, combien la vie était-elle difficile pour les autres. En 1622, Boissières confirme dans sa 'Satire sur la pauvreté des poètes' (Bibl. Arsenal ms. 4129, ff. 443-46) que même les plus connus souffraient d'une indigence endémique:

Philandre, pren congé des muses
N'attens plus pour ces pauures buses
Des accueils doux et gracieux
De la faueur de puisieux
Chés luy ces nimphes de parnasse
Ont joint la lire à la Besace
Et ne gaignent qu'vn pied de dent
A la porte des intendants.

Il compte Malherbe, Saint-Amant, L'Estoile, Croisilles, Mainard, Gombaud, Maillet, Porchères et Racan au nombre de ceux qui traînent une vie misérable:

Bref tous ces mignons de l'aurore
A la cour n'ont sçeu faire encore
Que leur miserable sçauoir
Rimast auec vn peu d'auoir
Et que tousiours mal reconnuës
Les muses ne soient toutes nuës.

Il est donc tout à fait normal que Régnier ait choisi la pauvreté des poètes pour le thème d'une de ses satires. Ce n'est pas pour se moquer des moins fortunés que lui: l'indigence est leur condition naturelle et il ne s'exclut pas du troupeau. Le poète porte des vêtements en loques ('son rabat sale', 'sa chausse rompue') et laisse ainsi immédiatement reconnaître sa profession. Mais ce qui fait enrager Régnier, c'est que, si la pauvreté est le sort de tous les poètes, ceux qui ont du talent ne sont pas distingués de ceux qui n'en ont pas. L'arrogance et les prétentions de la masse des gribouilleurs leur font croire qu'ils sont en droit d'être patronnés par les grands du royaume, de dîner chez les riches, d'avoir l'entrée chez les dames haut placées. Confondu par le monde avec tous ces autres plumitifs, Régnier s'est vu forcé de quitter la France pour suivre son patron dans ses voyages à l'étranger.

Ce fut Saint-Amant qui, quelques années plus tard, inventa le sobriquet 'poète crotté' pour désigner un des objets de sa satire vitriolique, le poète Maillet. Celui-ci avait connu un certain succès dans le temps où il était patronné par la reine Marguerite, mais après la mort de cette dernière en 1615, il tomba dans une indigence profonde et dut renoncer à ses rêves de gloire dans le monde littéraire. Dans 'Le Poète crotté' (1629), Saint-Amant imagine le départ de Maillet de Paris, son triste adieu à la ville qu'il a tant aimée. Le poème lance une invective outrancière contre

   ce chardon de Parnasse,
Ce vain espouvantail de classe,
Ce pot-pourry d'estranges murs,
Ce moine bourru des rimeurs,
Ce chaland de vieille tripiere,
Ce faquin orné de rapiere,
Cet esprit chaussé de travers,
Ce petit fagotteur de vers .

Mais pour ajouter de la couleur à son esquisse, Saint-Amant renchérit sur Régnier en faisant une description détaillée des vêtements portés par le poète - son pourpoint qui 'montre les dents', un rocquet 'rongé de maint ver', des bottes auxquelles les semelles sont attachées par une ficelle. Par l'ampleur de cette description, il a réalisé plus qu'il ne voulait, car il a non seulement fait le portrait d'un individu que ses contemporains ont reconnu facilement: il a en même temps créé un stéréotype qui sera imité et développé par d'autres écrivains pendant des décennies. C'est ainsi que Sorel s'étend longuement dans son Francion sur les vêtements de Musidore et sur l'ameublement de sa chambre. En 1650, le Parasite Mormon présente le portrait le plus achevé du poète crotté qui ait paru. Le petit Desjardins est non seulement crotté - littéralement, puisqu'il se chauffe les pieds dans un tas de fumier - mais il possède aussi toutes les caractéristiques du poète sans argent ni talent que les satiriques avaient imaginées. Ses vêtements sont en lambeaux, ses bottes sans semelles. Il économise sur les plumes en taillant l'ongle de son petit doigt, sur l'encre en détrempant de la suie dans de l'eau, sur les chandelles en faisant un trou dans la cloison séparant sa mansarde de celle d'une blanchisseuse (Textes et Contextes, pp. 114-16). Il est obligé d'offrir de l'encens à tout le monde pour payer les nécessités de la vie en attendant que son 'grand poème' soit achevé (pp. 44-48).

Après la Fronde, c'est une véritable tradition littéraire qui se prolonge et qui tire ses forces des modèles créés par les générations précédentes. Le Petit reprend une idée de Régnier pour son sonnet 'Le Poète crotté'. Le Damon de Boileau qui

    n'étant vestu que de simple bureau,
Passe l'esté sans linge & l'hyuer sans manteau []
Sans habits, sans argent, ne sçachant plus que faire (Satire I, composée en 1660)

quitte Paris, comme le Maillet de Saint-Amant, en fulminant contre la corruption et l'impossibilité de faire estimer le vrai talent, comme Régnier. Boileau n'a qu'à suggérer que

    Colletet, crotté jusqu'à l'échine,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine

pour le charger de tout le bagage référentiel entassé au cours du siècle.

Comment expliquer la popularité de ce stéréotype au XVIIe siècle? Est-ce que la réalité y correspondait? Plusieurs facteurs concouraient pour faire croire que Paris était rempli de poètes indigents. D'abord, une expansion remarquable du monde littéraire. Alain Viala a démontré que les années 1643-1665, période pour laquelle des chiffres détaillés existent, ont vu un fort accroissement du nombre de ceux qui essayaient de gagner leur vie par la plume: "le recensement opéré sur ces vingt-trois années fait apparaître plus de noms que tout le siècle précédent: en chiffres arrondis, le nombre des auteurs a triplé en cent ans" (Naissance de l'écrivain: sociologie de la littérature à l'âge classique, Paris, 1985, p. 241). En outre, ces mêmes dates correspondent plus ou moins à une période où les mécènes, source de soutien toujours fragile, semblaient avoir disparu. Ajoutons le fait que Paris était l'unique pôle d'attraction pour les plumitifs désireux de faire fortune et on comprend bien que l'on ait eu l'impression que les 'poètes crottés' abondaient dans les rues de la capitale. Et puis, la crotte qui y abondait aussi ne respectait pas ceux qui étaient obligés de se déplacer à pied, comme nous l'atteste Le Petit.


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